Mon joueur préféré, et je ne parle pas là de "préféré" au sens favori comme peut l'être Cesc mais de "préféré" au sens "le plus grand de tous", je ne l'ai jamais vu joué, à mon plus grand regret. Pas parce qu'il n'existe pas, non ; mais par ce que je suis trop jeune, beaucup trop jeune. Trente ans, c'es environ ce qui sépare Lui balle au pied de moi. Trois décennies, un gouffre, la vie est mal faite quand même. Je ne l'ai jamais vu joué et pourtant, je sais, je suis intimement convaincu que c'est Lui que j'admire le plus. Mon Dieu du football, Lui et Lui seul, pas un autre, non, aucun n'a été plus remarquable que Lui. Difficle à expliquer cette fascination pour un homme que je n'ai pas connu. Pareillement on dit que Pelé, Puskas, Di Stephano étaient grands, mais nous en fait, nous n'en savons rien. Nés trop tard, encore une fois. Peut-être ne sont-ils en réalité que les portes-drapeaux de l'exaspérant "c'était mieux avant". De toutes façons, c'était toujours mieux avant, avant le foot business, avant les pétro-dollards, avant la télé, c'était toujours mieux qu'à l'époque à laquelle nous vivons. Le "c'était mieux avant" il permet surtout d'imaginer, de fantasmer sur un football que l'on n'a pas vécu. Et dans quelques dizaines d'années, on entendra : "C'était mieux avant l'arbitre robotisé, avant le foot spectacle, avant la mise en scène des matchs...C'était mieux quand il y avait encore ce prodige de Messi" et l'histoire se répètera, éternellement...
Mon Dieu du football, Lui et pas LE génie inscontesté, adulé de (presque) tous. Non, pas toi l'argentin avec tes mimines qui ont toujours eu tendance à traîner partout là où il ne fallait pas. Toi, je ne t'aime pas, enfin, pas trop. La faute sans doute à mon papa qui m'a toujours dit que tu étais un tricheur ; je n'étais pas là, alors je le crois. Mais pourquoi aimer à ce point l'Autre ? Une nouvelle fois, mon papa doit être en partie responsable. Le football total, le vrai, l'originel, j'ai grandit avec ce mythe, alors qui d'autre que Lui aurait pu être mon plus grand héros ? C'est peut-être aussi sa gueule : beau mec, racé, noble, le regard droit, franc, déterminé. Pourtant "El Flaco" ne ressemblait pas à grand chose : sec, grand, des jambes interminables... Mais c'est surtout son jeu, son style, benh oui, parce qu'il y a quand même des images. Le plus grand joueur de tous les temps sur pellicule, des gestes de génie à revoir, éternellement. Même trente ans après, je suis marquée à vie, une trace au fer rouge dans mon esprit. C'est tellement beau que j'ai du mal à croire que ça ait réelllement exister. Des gens ont vraiment pu voir ça ? Comme un peintre crée de nouveaux mondes, lui réinvente le football, à chaque dribble, à chaque passe. Il a toujours su tout faire, tout le temps. Dans ses actions, qu'Il écrit comme des poésies, Il est tour à tour libéro, milieu relayeur, 10 et avant-centre, une action collective à un. Et pourtant, Il est l'opposé de l'individualiste, c'est juste qu'Il a poussé le sens du collectif jusqu'à être une équipe à Lui seul, le football total, son football total, intégré jusque dans ses gênes. Le mot "récital" a été sans doute inventé pour Lui.
Jouer la tête relevé est une autre manière de montrer cette sublime schizophrénie qui caractérisent les grands, ce sublime partage entre spontanéité technique et intelligence de jeu : pieds occupés à une adéquate conduite de la balle, regard rivé sur la trajectoire des partenaires.
Ici mais pourtant déjà là-bas, presque comme s'il était double.
Le corps a un endroit, l'esprit déjà autre part.
L'homme des utopies comme dirait Hugo, les pieds ici, les yeux ailleurs.
Savant et esthète, rationnel et fou, géomètre et poète.
Au prince Johan Ier,
Au génie Cruyff,
Miss Fabregas (avec un petit clin d'oeil au magnifique texte de François Bégaudeau)